Dimanche 5 septembre 2010 7 05 /09 /Sep /2010 01:00

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Dans le cadre de son cycle de conférences, la Fédération UMP de Saint-Barthélemy a organisé une conférence le 5 décembre 2008, sur le thème "La sécurité nationale à l'heure de la mondialisation", sous la Présidence de Bruno MAGRAS, Président de la Fédération, et autour d'un orateur de premier plan : Alain MARSAUD, Magistrat, ancien Député UMP de la Haute-Vienne, ancien Chef du service central de lutte anti-terroriste au parquet de Paris, dont vous trouverez le texte de l'intervention ci-dessous :

                                           GEOPOLITIQUE DE LA TERREUR

                                                    par Alain MARSAUD 

                                                       Intervention à Saint-Barthélemy

Je voulais d’abord vous remercier de m’avoir fait l’honneur de me convier à intervenir devant vous dans ce petit bout de France, certes petit par la taille mais j’allais dire admiré et convoité par les touristes du monde entier, en particulier pour la qualité de son accueil et je dois dire que je viens depuis quelques heures de constater le bien fondé de cette réflexion.

Je retrouve avec plaisir votre secrétaire départemental, Christophe BEAUPERE, quitte à heurter sa modestie, je suis heureux d’assister à sa brillante carrière de jeune militant RPR, responsable des jeunes dans le département de la Haute-Vienne, le voilà aujourd’hui à la tête de cette fédération, aux côtés du Président Bruno MAGRAS.

Cher Monsieur BEAUPERE vous avez bien fait de quitter la Haute-Vienne où les socialistes et communistes sont partout et où le brouillard est glacé !

Monsieur le Président, vous avez été bien inspiré de choisir de choisir Christophe pour vous assister dans les taches importantes qui sont les vôtres tant bien sûr dans votre fédération, que dans la collectivité que vous dirigez, ici outre-mer, au sein de la République Française.

Je sais que j’aurai sans doute l’occasion de vous revoir bientôt à Paris dans un autre cadre institutionnel et je m’en réjouis Monsieur le Président.

Il y a bien longtemps que je n’avais pas remis les pieds aux Antilles, ma dernière expérience fut marquante pour moi, elle remonte à 1987 lorsque, en qualité de chef du service central de lutte anti-terroriste, j’ai dû organiser en urgence l’interpellation d’un réseau indépendantiste qui posait quelques bombes en Guadeloupe. Ce souvenir est particulièrement présent dans mon esprit puisque un commissaire de la DST s’était improvisé pilote d’avion, mais comme il était sans doute insuffisamment qualifié, nous avons raté l’atterrissage de notre bimoteur à St Martin et après décrochement brutal nous avons bien failli terminer cette opération au fond de la lagune !

Inutile de vous dire que je n’imaginais pas dès lors me retrouver à St Barthélemy devant un tel auditoire pour vous faire part de quelques expériences et réflexions concernant l’environnement qui se met en place dans le vaste monde, dans le domaine des menaces intérieures et extérieures.

Vous occupez ici, au sein des caraïbes, une position sans doute stratégique, mais vous donnez l’impression d’être à l’abri des grands courants de violences politiques que l’on discerne avec à la fois plus de netteté mais aussi de surprise. Qui aurait imaginé il y a quelques semaines qu’un groupe plus ou moins organisé s’en prendrait à Bombay et plus particulièrement aux structures touristiques de cette grande ville de l’Inde.

Bien sûr, l’Inde connaît depuis quelques décennies  des accès et des excès de violences politiques de toutes sortes, de toutes natures. La non-violence sert en réalité de cache-sexe à une nation travaillée par des forces antagonistes dont nous n’imaginons pas la détermination à aboutir dans des revendications plus ou moins bien exprimées d’ailleurs.

Alors, je dois vous parler de la géopo­litique de la terreur c’est-à-dire, en gros, du terrorisme. On peut tout dire là-dessus. Tout a été dit d’ailleurs, y compris des choses justes. Moi, j’éprouve de la nostal­gie lorsque je parle de terro­risme, ayant œuvré, comme je vous l’ai dit, il y a bien longtemps dans ce do­maine. J’ai la nos­talgie de ce qu’était le terro­risme d’Etat. Finalement c’était beau­coup plus clair pour nous tous. On savait à peu près ce qui se passait, on savait en général qui posait des bombes ou qui assassinait nos ambassadeurs, le tout était de savoir si on réagissait.

D’ailleurs, on ne ré­agissait pas tellement. Le paradoxe est de dé­couvrir qu’au fond, aujourd’hui, il y a une guerre mondiale qui est déclenchée. C’est une guerre à intensité basse, bien sûr. On peut dire : «ce n’est pas la guerre mondiale», mais on peut dire aussi que c’est la troisième ou la quatrième. Moi, c’est plutôt mon avis.

Les deux premières, on les connaît à peu près, et même assez précisément, la troisième a été la guerre froide qui est une forme de guerre mondiale, elle aussi à basse inten­sité, et je pense que nous sommes vérita­ble­ment entrés dans un cycle de qua­trième guerre mondiale de nature totalement différente, mais qui, peu à peu, engage les Etats, leur défense, leur économie, leur diplomatie.

 

un cycle de quatrième guerre mondiale

 

Il y a un paradoxe, parce qu’on sait à peu près quand cela a commencé, mais ce qu’il y a de certain, c’est que l’on n’en connaît pas la fin. Lors de la première guerre mondiale, on pressentait, fin 1917, début 1918, que cela allait se terminer. En 1944, après le débarquement, on pensait bien que les carottes étaient cuites pour les oc­cupants alle­mands. Par contre là, cela a commencé il y a quinze ans et on ne sait absolument pas comment cela va se ter­miner. Puis, plus grave, on ne sait pas qui va gagner. Donc c’est ce que j’ai appelé le paradoxe.

 Il y avait le bon temps du terro­risme d’Etat et on ne peut pas ou­blier ce qui s’est passé avec notre pays. Il y a eu ce que j’appelle l’expérience sy­rienne et en­suite l’expérience iranienne.

 

Terrorisme d’ÉTAT : l’expérience sy­rienne

 

La Syrie, toujours la Syrie éternelle, n’a ja­mais accepté que la France soit pré­sente dans une partie du monde qui s’appelle le Liban. Il se trouve que la France, peut-être depuis François 1er, et en tout cas depuis le mandat, s’estime un devoir his­torique d’être pré­sente au Liban et de protéger, selon les périodes, une partie du peuple libanais. La Syrie nous a fait pas­ser bien des messages à la fin des an­nées 70 en disant : «Ecoutez, vous êtes gentils les Fran­çais, mais ce n’est pas vo­tre job, moi j’ai envie de faire la grande Sy­rie et la grande Syrie, cela inclut le Liban».

 Mais, nos gouvernements succes­sifs, dans la mesure où ils croyaient à ce rôle historique de protecteur du Liban, se sont fait tirer l’oreille pour commencer à comprendre. Alors, on a assassiné notre ambassadeur en 1982, et nous n’avons pas compris. On a fait sau­ter le PC Drakkar et tuer de nombreux militaires Français, nous n’avons toujours pas compris. Cela a été plus loin. Je fais partie de ceux qui pensent que, dans l’opération contre le DC 10 qui a explosé au dessus du Ténéré et qui a fait 170 morts, même si on a des raisons de pen­ser qu’il y a la main gauche libyenne dans l’affaire, c’est surtout la main droite sy­rienne qui en est le com­manditaire.

Et ce pour des raisons très simples : c’est que, là aussi, on nous avait fait passer le mes­sage d’avoir à déguerpir du Liban et nous n’avons pas com­pris. Et puis finalement, on a déguerpi. Comme les Américains, mais un peu plus tard que les Américains. On a laissé les Liba­nais entre eux, on voit d’ailleurs le résultat : un pays ingouvernable où la multi culturalité et la multi religion sont un obstacle quasi définitif à toutes velléités d’installer  un système démocratique, au moins à l’occidental.

Mais le grand problème, c’est que, au­jourd’hui, on revient. On a voulu protéger M. Hariri, peut-être à juste titre au demeu­rant, et du coup on a une politique à nou­veau interventionniste, on pourrait pres­que dire exhibitionniste, au Liban. Il n’est qu’à voir le nombre de voyages que nous y fait notre actuel Ministre des Affaires Etrangères.

Je peux vous dire que cela se pas­sera mal aussi. Cela se passera mal parce que la Syrie n’a pas changé. Si nos politiques chan­gent parfois, la leur est d’une constance extraordinaire. Le fils As­sad a succédé au père, mais l’équipe qui est autour de lui est exactement la même et ils sont toujours là pour nous faire payer notre pré­sence. On va la payer d’autant plus du­rement que nous sommes très exposés puisque nous avons envoyé à peu près 1.500 sol­dats pour protéger la partie du sud Liban. Donc ça c’était l’expérience syrienne et vous avez vu que, depuis quelque temps nous avons pratiqué une politique étrangère : un pas à gauche, un pas à droite. Après avoir tenté d’amadouer M. El-Assad et son équipe, on a divorcé à nouveau d’avec la Syrie, à juste titre s’en doute, puisque effecti­vement les Syriens n’ont jamais eu l’intention de céder quoi que ce soit sur le Liban. Et puis nous venons à nouveau de tenter d’amadouer un régime qui passe pour incontournable sur la zone. Quelle sera à terme la réaction du petit groupe dirigeants Syriens de confession Alaouite qui donne l’impression de vouloir pratiquer une forme d’ouverture diplomatique, mais qui en réalité empêchera toute immixtion de quelque Etat que se soit de Saïda à Nabatié.

 

Terrorisme d’ÉTAT : l’expérience iranienne

 

Il y a, aussi, l’expérience iranienne. Elle est beaucoup plus intéressante, parce que vous êtes nombreux à ne pas savoir que nous étions en guerre en 1983. Vous ne saviez pas qu’on avait déclaré la guerre à l’Iran. Personne ne le savait ici. Je vous rassure, les ministres des Af­faires étrangères français non plus et les minis­tres de la Défense encore moins.

Eh oui, on avait dé­claré la guerre à l’Iran, grande nation. Pour diffé­rentes raisons, on avait commencé par ne pas rem­bourser de l’argent qu’on leur devait à l’occasion d’un prêt pratiqué auprès du shah et dont les alatoyas successeurs s’estimaient créanciers. Ils tapaient à la porte en disant : «rendez-nous notre argent», on faisait semblant de ne pas en­tendre. Ce n’est pas une raison pour dé­clarer la guerre, mais il y avait au­tre chose. On protégeait, pas très loin de Paris, dans un petit bourg du Val d’Oise, à Auvers-sur-Oise, un groupe terroriste, les Moudjahiddines du Peuple, qui trucidait ré­gulièrement des mollahs en Iran. Et on les pro­té­geait, surtout madame Mitterrand d’ailleurs.

Ils étaient intouchables et les Iraniens avaient tendance à nous dire : «mettez-les à la porte, ne les laissez pas faire ce qu’ils font». On les protégeait au nom des Droits de l’Homme, c’est le para­doxe.

Mais surtout, figurez-vous que la di­plomatie fran­çaise et la défense nationale française avaient pris le parti très simple qui était de soutenir le président irakien, Saddam Hussein contre les alatoyas Iraniens. Il y avait un grand conflit Iran – Irak, une vé­ritable guerre, et même une véritable guerre de tranchées, qui, par certains as­pects, res­semblait un peu à celle de 1914 – 1918, et dans lequel on avait pris le parti de l’Irak contre l’Iran. On avait même été très loin, puisqu’un jour Sad­dam Hussein avait décidé de mener ce qu’il appelait la guerre des raffineries qui consistait à bombarder les raf­fineries ira­niennes pour priver l’Iran de sa ressource principale issue de l’exportation du pé­trole. On a déshabillé l’aéronavale fran­çaise des super-étendards tout neufs qui étaient armés de missiles Exocet, pour habiller, si je puis dire, le président irakien. Et avec tout cela, les super-étendards confiés à l’Irak sont allés bombarder, d’après les iraniens, les hôpitaux, les écoles, etc. ; bref on était en guerre avec l’Iran.

L’Iran nous avait déclaré la guerre aussi d’une cer­taine manière. Ils n’avaient pas en­voyé des divisions blin­dées, parce que c’était compliqué de traverser le Bos­phore pour ar­river chez nous. Alors, qu’est-ce qu’ils ont fait ? Ils ont choisi la stratégie qui a consisté à nous prendre des otages. On a commencé par récupé­rer quel­ques otages français, souvenez-vous, c’étaient mes­sieurs Kaufman, Nor­mandin etc., qu’on a mis dans des culs de basse fosse à Beyrouth ouest, et nous ne comprenions tou­jours pas.

 Alors, ils ont commencé à mettre des petites bombes à Paris puis des plus grosses bombes à Pa­ris, notamment au Printemps et aux Galeries Lafayettes, puis de plus grosses bombes à Paris et nous ne compre­nions toujours pas. Un jour, l’enquête que je conduisais avec la DST a révélé que le réseau était iranien, stupeur.

Enfin, quand je dis qu’il était iranien, il était composé de maghrébins qui agissaient pour le compte du Hez­bol­lah, qui lui-même agissait pour le compte de l’Iran parce que, bien évidem­ment l’Iran, à la diffé­rence de certains pays, n’est pas assez stupide pour se faire prendre la main dans le sac.

Il utilise des organisa­tions écrans ou des individus qui vi­vent dans le pays dans lequel on veut porter le feu. Donc nous avons, après tout cela, compris que nous avions, nous Français, déclarés la guerre à l’Iran. Il a donc fallu, d’une certaine manière, sceller la paix. Cela a été là aussi l’occasion de discu­s­sions d’anti-chambre : on a payé nos det­tes, on a fait semblant d’embêter les moudjahiddines d’Auvers-sur-oise qui entre parenthèse sont revenus, et puis, Saddam Hussein et l’Iran, ayant fait une paix provisoire, on a pu faire sem­blant de récupérer notre matériel et le conflit était terminé. Vous voyez que tout cela est compliqué et que cela peut recommencer n’importe quand.

J’ai encore un motif d’inquiétude à l’égard de la politique étrangère de la France : je la trouve bizarre dirons-nous. Je me rends compte que l’on vient de dé­cla­rer qu’on allait installer une base navale à Abu-dhabi juste en face de l’Iran, comme si nos intérêts vitaux étaient en jeu. Peut-être qu’effectivement il est inté­res­sant d’aller vendre quelques matériels mi­litaires supplémentaires aux Emirats Ara­bes Unis, mais cela peut être consi­déré par l’Iran comme une forme de me­nace de la France à son égard.

L’Iran ne nous enverra pas de divisions blindées car il n’en a tou­jours pas les moyens, quoique maintenant il com­mence à avoir des moyens supplé­mentaires par rapport à 1988. D’ailleurs, quoi que l’on fasse, quels que puissent être les cris d’orfraie poussés par les uns, par les au­tres, par la France, les Amé­ri­cains, les Al­lemands, un peu les Russes qui font sem­blant, l’Iran aura l’arme nu­cléaire dans cinq ans si on est optimiste, ou, si on est pes­simiste, dans trois ans. Et personne n’y pourra rien et personne ne fera rien, bien évidement, que se soit la nouvelle administration américaine de Monsieur Obama, comme l’ancienne du Président Bush. Nul n’envisage d’en­vahir l’Iran comme on a fait pour l’Irak pour priver l’Iran de l’arme nucléaire. Alors, que va faire l’Iran s’il n’est pas satisfait de la politique Française ? Eh bien il va utiliser un allié qui s’appelle le Hezbollah. Le Hez­bollah est un des bras armés de l’Iran. Il se trouve que le Hezbol­lah est un peu, et même beaucoup, au Liban et qu’au Liban, on a des militaires avec des chars Leclerc. On a envoyé les militaires français pour dé­sarmer le Hezbollah : il faut espérer que ce n’est pas le Hezbollah qui va dé­sar­mer les militaires français.

Donc je crains que nous n’ayons, dans les années à venir, à être à nou­veau confrontés à ce que j’appelle le terrorisme d’Etat, pour le­quel j’ai au fond une fausse nostalgie.

 

Ben Laden : le nouveau terro­risme

représenté par l’islamisme conquérant

 

Il y a maintenant quelque chose de nouveau sous le soleil, si je puis dire, c’est le terro­risme représenté par l’islamisme conquérant. On a l’impression que l’on vient de découvrir tout cela avec le Wold Trade Center de 2001 et qu’au fond il n’y aurait rien eu avant. C’est vrai que, au lieu de zoomer, on a élargi le champ de vision de l’appareil photo ou de la caméra et on se rend compte qu’il y avait quand même des prémices impor­tants. Les premiers prémices c’est l’attaque du Wold Trade Center numéro un : je vous rappelle que c’est en 1993 que cela com­mence. Parce qu’en 1993 on va mettre un camion contenant une très grosse bombe dans le sous-sol du Wold Trade Center : cela explose, cela fait des morts, cela fait déjà pas mal de dégâts et l’Amérique com­mence à s’inquiéter, mais légèrement. Elle arrête deux ou trois individus qui sont originai­res d’Egypte ou d’ailleurs, on leur tire un peu les oreilles, on les jette en pri­son, mais on se dit que tout ça c’est une mauvaise action qu’on va essayer de voir ce qui se passe autour. Et puis fina­lement, on n’a pas fait grand chose et pourtant c’est là qu’on aurait dû s’inquiéter parce qu’il y avait cette djihad menée par quelques centaines de volontaires en déshérences de la cause afghane qui ne savaient pas trop quoi faire.  Comme il n’y avait plus de Russes, ils s’ennuyaient un peu. Ils se sont dit qu’il y avait peut-être quelque chose à imaginer ailleurs et c’est ce qu’ils ont fait. Ces gens là sont des mili­tants proscrits, déçus des frères musul­mans.

La question suivante se posait : «Est-ce que c’est la cour des miracles ou est-ce que c’est le docteur No très organisé ?»

Je pense que c’est plutôt la Cour des mira­cles. Cela est parti de l’Afghanistan avec les traî­neurs de Kalachnikov et cela s’est terminé par le GIA, le groupe islamique armé algé­rien. On en sait quelque chose en France, parce qu’en 1995 et 1996, nous avons eu deux at­tentats majeurs au métro Saint-Michel et Port-Royal.

Donc on a vu effectivement quelle était la tendance de ces nouveaux groupes islamistes. C’était finalement le conflit algérien, sa guerre civile, qui s’exportait à Paris parce que Paris était une meilleure caisse de résonance pour des gens qui veulent commettre des actions terroristes et faire de l’exhibitionnisme violent. C’est vrai que la banalisation des attentats telle que nous les connaissons aujourd’hui en Algé­rie ne fait même plus l’ouverture des journaux télévisés. Il y a une réelle tentation d’exporter la violence pour qu’elle soit mieux prise en compte par les médias.

Alors, arrive le 11 septembre. C’est vraiment l’affaire qui n’aurait pas dû exis­ter. Je fais partie de ceux qui pensent que le monde, d’une certaine ma­nière, a bas­culé le 11 septembre. Le 11 sep­tembre n’aurait pas dû avoir lieu. Pourquoi ? Il faut que vous sa­chiez qu’à cinq re­prises, Ben Laden devait disparaître et que s’il n’y avait pas eu Ben La­den, il n’y aurait pas eu le 11 septembre. Le 11 septembre, c’est ré­vélateur de beaucoup de choses : de l’échec de la prévention, mais aussi de l’échec de la répression.

 

L’échec de la prévention

 

L’échec de la prévention, qu’est-ce que c’est ? On s’est rendu compte, à partir de 1998, qu’il y avait un groupe violent qui voulait porter atteinte aux intérêts améri­cains. Et les Américains, parce qu’ils ont des forces spéciales, parce qu’ils ont des services de renseignements qui fonction­nent plus ou moins bien, se sont in­quiétés.

Au sein du conseil de sécu­rité des Etats-Unis, qui est un groupe d’aide à la décision au­près du président américain  on a dé­cidé de monter une opération.

La première fois, il s’agissait de faire enlever Ben Laden et ses comparses par les tri­bus Pachtouns qui étaient à proximité ; il était réfugié dans un village qui s’appelle Tarnak Farm et donc on allait l’enlever.

On allait le garder pen­dant un mois un peu au frais et ensuite on allait le faire monter dans un avion, vraisembla­blement de la CIA, et on allait l’amener à New-York pour le faire ju­ger. Là tout était en ordre, on avait pré­venu les tribus, on avait même commencé à payer. L’enlèvement était pro­grammé. Mais un membre au sein du conseil de sécurité, a dit : «c’est bien joli tout cela, mais on va le pré­senter de­vant le tri­bunal Southern District de New York. Imagi­nez qu’on n’ait pas suffisam­ment de charges contre lui, imaginez qu’il soit ac­quitté ?» Alors on dit : «on stoppe tout». On n’enlève plus Ben Laden.

Deuxième opération, on se prépare à tirer des missiles de croisières, des missiles toma­hawks qui sont tirés par des bateaux de surface, parce qu’on sait qu’il est réfugié dans un certain en­droit à côté de la fron­tière pakistanaise. Et là, au dernier mo­ment, on a vu qu’il y avait une mosquée à côté. On s’est dit : «On ne va quand même pas tuer Ben Laden, on ne va pas envoyer un missile parce que les dé­gâts collaté­raux risquent de détruire la mosquée, ce qui va enflammer la communauté musulmane ! On stoppe tout».

Troisième fois, on se dit : «Tiens, il y a le mollah Omar, qui était le chef des Tali­bans sur place, qui proté­geait Ben La­den et son équipe, on va lui donner 250 mil­lions de dollars, (c’était les Saoudiens qui payaient) et on va lui demander en contrepartie de mettre Ben Laden à la porte de l’Afghanistan pour qu’on puisse le capturer à l’extérieur. A ce moment, tout le conseil de sécurité a dit : «Ce n’est pas possible, on ne peut tout de même pas donner de l’argent au Mollah Omar qui est un type qui mal­traite les femmes. Que vont en penser ma­dame Al­bright, se­crétaire d’Etat et ma­dame Clinton ?». Et donc on n’a rien fait et Ben Laden s’est manifesté. Ca, c’est l’échec de la préven­tion. Il faudra tirer des conclusions de tout cela, c’est-à-dire qu’il y a des moments où peut-être que l’aide à la décision est une contre-aide à la dé­cision et que le courage politique peut manquer.

 

l’échec de la répression

 

Ensuite, l’échec de la répression. Le 11 sep­tembre, regardez, quand vous en ti­rez les consé­quences sur le plan judi­ciaire, c’est grave : Il ne s’est rien passé. Il y a 19 personnes qui sont montés dans les avions, ils sont tous morts, on les connaît et on nous raconte que c’est tout ce qu’il y avait. En fait, il y en avait 20 parce qu’il y avait le Français Moussaoui. Donc ils étaient 20, point à la ligne. Mais enfin, qui va croire cela ? Qui va croire qu’il n’y avait pas de structure logistique à même de monter cette opération, parce qu’elle était planifiée sur deux ans. Il y avait for­cément aux Etats-Unis une structure lo­gistique en plus des 20 qui a mis ça en chantier. Pourtant, il n’y a pas une personne arrê­tée.

Echec total de l’enquête ju­diciaire. Le FBI n’a identifié personne, sauf Mous­saoui. Cette structure logistique est certai­nement en­core aux Etats-Unis à moins que ses membres aient eu peur et qu’ils soient partis ailleurs.

Est-ce qu’elle peut se ma­nifester à nouveau un jour ? Peut-être moins mainte­nant parce que les mesures de sé­curité ont été prises et elles ont l’air as­sez contraignantes.

Réaction de l’Amérique ?

 On va faire la guerre au terrorisme. On a décidé de faire la guerre au terrorisme alors que cela se pas­sait en Amérique et qu’il fallait arrêter les gens en Amérique. Eh bien non, on a décidé de partir en Afgha­nistan pour chasser les Talibans. C’est vrai, cela a été une affaire rondement menée. Mais je m’interroge… Nous y sommes et nous y sommes bien, nous Français. Nos amis américains, les Alle­mands, les Italiens, les Cana­diens et nous, nous sommes en train de perdre la guerre en Afghanistan. Il faut faire la guerre au ter­rorisme, et en par­ticu­lier sur le territoire français, mais est-ce que la place de nos forces spé­cia­les et de l’infanterie de marine est d’aller en Afgha­nistan ?

Je peux vous assurer que cela se passera mal pour tout le monde. Mais c’est une vraie réflexion qu’il faut que nous ayons, en particulier parce que la France vient de découvrir qu’elle est engagée militairement, que nos soldats, au nombre d’une vingtaine, s’y font tuer et que l’on a du mal à déterminer tout simplement, le but de guerre. L’hypocrisie peut aller très loin d’ailleurs puisque certains nous disent que le terme de guerre ne doit pas être employé car nous ne sommes pas en guerre. Irons-nous jusqu’à l’absurdité qu’il s’agit d’une opération de maintien de la paix ?

Tout cela, toute proportion gardée à un goût d’Algérie des années 1960 et nous venons de découvrir la semaine dernière que Monsieur Karzaï sans doute à l’imitation des irakiens, exige la mise en place d’un plan de retrait des troupes étrangères.

Finalement, nous sommes dans la situation suivante : pas très loin d’Ubus, Monsieur Karzaï mis en place par les américains pour lutter contre les talibans qui soutiennent Ben Laden et Al Qaida nous demande de céder la place à ces mêmes talibans pensant trouver un hypothétique accord national, dans lequel les talibans feraient de la politique et les actuels gouvernants géreraient le trafic d’opium.

Tout le monde y trouverait son compte bien sûr hormis les familles des soldats tués dans les embuscades.

L’expérience Afghane risque d’être, toute proportion gardée, identique à l’expérience irakienne, car, souvenez-vous, après avoir fait la guerre en Afghanistan, les américains décident d’aller la faire en Irak. On sait qu’il n’y avait pas grand chose à trouver en Irak. Est-ce qu’il y avait des armes de destruction massive chez Saddam Hus­sein ? soyons modestes et souvenons-nous qu’à l’époque, 50 % des plus grands experts mondiaux qui venaient vous dire oui, vous n’avez qu’à les chercher et vous les trouve­rez. Et puis vous avez 50 % des autres plus grands ex­perts mondiaux qui disent que vous pourrez toujours chercher, vous ne trouverez rien.

Les Américains sont al­lés voir, dans les conditions que l’on sais, ils n’ont pas trouvé, ils s’y sont embourbés. Et la plus grosse bêtise, l’erreur colossale qui a, elle aussi, changé la face du monde, a été de dé­sar­mer l’armée irakienne. Les 400.000 hommes de l’armée irakienne qu’on a renvoyés chez eux avec un chè­que ou plutôt avec 60 dollars, qui savaient où étaient les stocks d’armes, qui savaient trans­porter les armes, qui savaient les uti­liser, qu’est-ce qu’ils ont fait ? D’abord ils sont allés chez eux avec leur femme et ils sont partis faire les soudards, les terroris­tes, les rebelles, les insurgés, tout ce qu’on voudra. Et voilà la raison pour la­quelle la crise irakienne n’est pas encore terminée, même si on nous annonce d’abord un redéploiement et ensuite vraisemblablement un départ sur la pointe des pieds, le bilan de la « guerre au terrorisme » menée en Irak ne sera guère positif hormis sans doute l’éviction de Saddam Hussein, et encore, au profit de quel successeur ?

Certains rêvent d’un gouvernement laïc, avec des assises démocratiques, et mutlireligieux. Rêvons. Cela est intellectuellement satisfaisant mais politiquement irréalisable dans une zone de conflits de toutes natures qui ne demandent qu’à s’exacerber.

 

Le choc des civilisations

 

Dans ces affaires de terrorisme, il ne faut pas avoir peur des mots. Et on a peur des mots. Il y a des mots qui ne sont pas à la mode, qu’il ne faut surtout pas pronon­cer parce que c’est politique­ment incor­rect. Il y a un grand mot qui est celui de «choc des civilisations». Choc des civili­sa­tions, cela fait peur aujourd’hui. Le pré­cé­dent pape l’avait utilisé, on lui a dit : ce n’est pas bien, du coup, il l’a re­tiré. Jac­ques Chi­rac l’avait utilisé, il l’a retiré aussi.

On n’en entend plus parler mais pourtant c’est peut-être aussi cela qui se prépare au­jourd’hui. Il y a sans doute aujourd’hui une minorité de l’Islam inté­griste, plus ou moins religieux au demeurant, qui poursuit une opération de prise du pouvoir.

Ce n’est pas for­cément sur le terrain pour le mo­ment que cela va se passer, mais on est en présence d’une tentative de prise du pouvoir par une minorité violente agis­sante. Imaginez la zone : elle va du Pa­kistan, avec l’arme nucléaire, en passant par l’Arabie Saoudite avec le pétrole, jusqu’au Maghreb. Comment cela se pas­sera-t-il ? Je ne sais pas, mais n’ayons pas peur des mots : nous sommes en pré­sence d’un choc de civilisations et surtout de cultures. Car il y a un rejet total de la forme de culture que nous représentons aujourd’hui.

Alors, ayons un peu de courage. Nul n’est à même aujourd’hui de nous dire comment nous sor­tirons de ce piège, même si nous quittons l’Afghanistan. A mon avis, cela ne sera pas suffi­sant, même si l’Amérique quitte l’Irak. En tout cas, c’est de retraite qu’il faut parler au­jourd’hui. L’heure est grave. Ce que l’islamisme ré­volutionnaire attend de nous, c’est tout simplement que nous quittions une zone qui, comme je vous l’ai dit, va de Minda­nao, aux Philippines, où l’Islam est particulièrement important, jusqu’à Marra­kech.

Est-ce que nous sommes prêts à re­noncer ou est-ce que nous vou­lons résis­ter ? Je vous pose la question : « Il n’y a qu’une fata­lité, celle des peuples qui n’ont plus assez de forces pour se tenir debout et qui se couchent pour mourir ». Elle est bien sûr du général de Gaulle.

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Par Christophe BEAUPERE

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